Alta Rossa au Hellfest : « On ne peut pas laisser les choses dériver sans réagir »

Quelques mois après leur passage remarqué à l’Amarok Metal Fest, Alta Rossa retrouvait la scène du Hellfest sous une chaleur écrasante.

Entre engagement politique, réflexion philosophique, écologie, réseaux sociaux et avenir de la scène metal, le groupe livre une conversation sincère, sans filtre, où la musique devient avant tout un moyen de questionner le monde qui nous entoure.

alta rossa

CHAPITRE 1

Le Hellfest sous 35 degrés

Le thermomètre affichait plus de 30 degrés lorsque Alta Rossa est monté sur scène. Une chaleur étouffante qui n’a pourtant pas empêché le public de répondre présent dès les premières heures de la journée.

« À 11 heures du matin, il fallait être motivé »

Eva : Je suis contente de vous retrouver. Finalement, on s’est vus il n’y a pas si longtemps que ça, au mois de février à l’Amarok. Comment vous vivez cette édition du Hellfest ? Est-ce que vous avez eu chaud ?

Alta Rossa : Non, non, très froid.

On n’est plus que des bulles.

Non, non, c’était très cool.

Très, très cool, mais très, très chaud effectivement.

On est trop contents d’être sur cette programmation. Elle est incroyable.

Tous les jours, il y a des trucs de fou.

C’est un vrai plaisir d’avoir joué et de partager l’affiche avec autant de groupes qu’on adore.

Eva : Et la réaction du public, vous l’avez trouvée comment ?

Alta Rossa : Ça avait l’air cool.

Pour l’instant, on n’a pas trop sondé le truc, mais ça avait l’air cool.

Nous, on a pris du plaisir en tout cas.

C’est le principal.

Eva : Si vous avez pris du plaisir, en règle générale, la foule aussi.

Alta Rossa : Surtout qu’ils ont été courageux.

Franchement, ça fait trois jours qu’on est là.

Nous, on joue, on bouge, on est à l’ombre sur scène.

Mais regarder des concerts immobile en plein soleil à 35 degrés, ce n’est pas simple.

Donc bravo à ceux qui sont venus à 11h le dimanche.

À 30 degrés, il fallait quand même être motivé.

CHAPITRE 2

Une identité forgée par les contrastes

Black metal, hardcore, death, noise, musique électronique… Alta Rossa refuse les cases.

Le groupe revendique une identité construite au croisement de multiples influences, où chaque membre apporte sa propre sensibilité.

« On nous parle souvent d’émotion et de mélancolie »

Eva : Alta Rossa a toujours dégagé une atmosphère sombre et intense. D’où vient votre identité ?

Alta Rossa : C’est un méli-mélo d’influences, d’expériences et de vécus.

On a tous gravité dans des scènes un peu différentes mais proches.

Le black metal, le hardcore, le death metal, la noise, la musique électronique…

On a tous eu des parcours différents et on s’est retrouvés.

Ça a matché assez vite.

Aujourd’hui, la singularité du projet vient de là.

Des guitares de Thomas, des rythmiques de Mathieu, de la basse avec son côté très sludge, de l’attitude générale du groupe.

Et puis du chant aussi.

Tout ça crée quelque chose de très dense.

On nous parle souvent d’émotion et de mélancolie.

Ce n’est pas forcément ce qu’on cherche à provoquer au départ, mais c’est ce qui ressort.

C’est quelque chose d’assez naturel.

Je pense que c’est notre force.

CHAPITRE 3

Quand la musique devient un regard sur le monde

Pour Alta Rossa, les textes ne sont jamais décoratifs. Ils naissent de l’observation du monde, des inquiétudes contemporaines et d’une envie permanente de donner du sens à la musique.

« On a envie de raconter des choses »

Eva : Vos textes donnent l’impression de parler de notre époque. Est-ce que vous vous considérez comme un groupe engagé ?

Alta Rossa : Ça y est, ça commence.

Oui.

Sans tabou.

Je pense que c’est même l’une de nos principales inspirations.

L’actualité.

Notre perception du monde.

La manière dont on réinterprète des concepts sociologiques ou philosophiques.

On a envie de raconter des choses.

On a envie que ça ait du sens.

Eva : Vous cherchez à transmettre un message ou plutôt à pousser les gens à réfléchir ?

Alta Rossa : On ne cherche pas forcément à transmettre un message clair.

Il y a des groupes qui sont beaucoup plus explicites que nous.

Mais on cherche à provoquer une réflexion.

C’est aussi quelque chose de cathartique pour nous.

On exprime tout ça avec sincérité.

Alta Rossa : On a beaucoup de choses à dire.

Mais on n’est pas dans des textes frontaux.

On parle de politique, de brutalité, d’humanité, de société.

On est touchés par ce qui se passe.

On parle de choses qui nous touchent réellement.

On ne s’invente pas une vie.

On n’est pas dans le fantastique.

Ça reste très terre à terre.

Les violences sexistes, la politique mondiale, les rapports de domination…

Ce sont des sujets qu’on aborde de manière philosophique et politique, avec parfois plusieurs niveaux de lecture.

On espère que les gens iront chercher un peu plus loin.

CHAPITRE 4

Refuser le fatalisme

Pour Alta Rossa, dénoncer ne suffit pas. Derrière les constats parfois sombres se cache toujours une volonté d’aller plus loin. Le groupe revendique une réflexion qui ne se contente pas de pointer les dérives de notre époque, mais qui cherche aussi des pistes pour avancer.

« On ne veut pas juste dire que tout est de la merde »

Eva : Votre dernier album s’appelle A Defiant Cure. Il résume un peu cette démarche ?

Alta Rossa : Exactement.

Le titre résume tout ce qu’on vient de raconter.

Il y a la défiance face à ce monde qui nous impose énormément de choses.

Face à cette accélération permanente qu’on rejette.

Mais il y a aussi le mot « cure », le remède.

On ne veut pas simplement poser des questions.

On cherche aussi des pistes.

Des angles de lecture.

Des manières d’avancer.

On ne veut pas juste dire que tout est de la merde.

Parce que sinon, on tombe dans le nihilisme.

Et le nihilisme tue l’engagement.

Nous, on a besoin d’engagement.

Même s’il n’est pas toujours explicite.

Plus qu’un discours, une position

Le groupe assume pleinement ses convictions. Sans chercher la provocation gratuite, Alta Rossa refuse pourtant de séparer l’art des idées qu’il défend. Une cohérence revendiquée, qui s’exprime autant dans les textes que dans les prises de parole.

CHAPITRE 5

Prendre position sans détour

Dans un contexte où beaucoup d’artistes préfèrent éviter certains sujets, Alta Rossa assume une parole politique directe. Pour le groupe, garder le silence reviendrait parfois à laisser les choses dériver.

« Si ça nous prive des fachos, ça nous va »

Eva : Beaucoup d’artistes évitent les sujets sensibles aujourd’hui. Vous comprenez cette prudence ?

Alta Rossa : Si c’est pour se priver des fachos, ça nous va.

Non, sérieusement, absolument pas.

On nous sert la liberté d’expression à toutes les sauces.

Nous, on a un projet musical, des convictions et une vie.

Il n’y a pas de frontière entre tout ça.

On dit ce qu’on veut, quand on veut.

Surtout quand on pense être du bon côté de la barrière.

Le côté obscur de l’être humain, c’est justement celui contre lequel on se bat.

Avec nos armes.

Avec nos guitares.

C’est déjà une forme d’engagement.

Et là-dessus, on ne se bridera jamais.

Eva : On ne peut pas laisser certaines choses dériver sans réagir.

Alta Rossa : Exactement.

« À un moment donné, si on ne dit rien, il faut aussi se demander si on ne fait pas partie du problème. »

CHAPITRE 6

La jeunesse comme moteur

Malgré les inquiétudes qui traversent leurs textes, les membres d’Alta Rossa ne se définissent pas comme des pessimistes. Lorsqu’on leur demande ce qui nourrit encore leur optimisme, la réponse fuse immédiatement.

« Ce qui nous donne de l’espoir ? Les jeunes. »

Eva : On parle beaucoup de peur et de colère aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?

Alta Rossa : Les jeunes.

Eva : Intéressant.

Alta Rossa : Oui.

On fréquente des manifestations.

Et souvent, les plus jeunes sont les plus vénères.

Ils ont encore cette énergie.

Cette envie de changer les choses.

La contestation fait partie de l’ADN du metal

Depuis ses origines, le metal porte une forme de contestation. Pour Alta Rossa, cet héritage est toujours bien vivant, même s’il est parfois moins visible qu’autrefois.

CHAPITRE 7

Le metal est-il encore une musique de résistance ?

Entre punk, hardcore et metal, la colère continue d’exister. Elle s’exprime différemment, dans des contextes différents, mais elle reste un moteur essentiel de nombreuses formations.

« Des gens en colère, ça existe toujours »

Eva : Le metal a souvent été associé à la contestation. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Alta Rossa : Je pense que oui.

Je ne sais pas si c’est plus ou moins visible.

Mais il y a toujours des groupes qui ont des choses à dire.

Des jeunes dans des locaux de répétition.

Des groupes punk, hardcore, metal.

Des gens en colère.

Ça existe toujours.

C’est juste plus difficile de sortir du lot aujourd’hui.

Mais la volonté est là.

Et ça reste des humains qui ont quelque chose à exprimer.

CHAPITRE 8

Exister à l’ère des algorithmes

Aujourd’hui, faire de la musique ne suffit plus. Les groupes doivent aussi produire des images, alimenter les réseaux sociaux et rester visibles en permanence. Une réalité qu’Alta Rossa observe avec lucidité, sans pour autant l’apprécier.

« Il faut nourrir la bête »

Eva : Si tu veux exister aujourd’hui, tu es obligé d’être sur les réseaux sociaux. Quel regard vous portez là-dessus ?

Alta Rossa : Avant, tu avais un ingé son, un ingé lumière.

Maintenant, il te faut presque un community manager, un photographe, un vidéaste…

À l’époque, il y avait les street teams.

On distribuait des flyers.

Aujourd’hui, si tu refuses Spotify et les réseaux sociaux, tu n’existes plus.

Ou alors tu joues toujours devant les mêmes personnes.

C’est dommage.

Parce qu’il y a parfois des scènes DIY avec des discours incroyables.

Mais elles restent invisibles.

Alta Rossa : Ce n’est pas un plaisir de faire ça.

C’est un passage obligé.

Il faut nourrir la bête.

Une visibilité devenue indispensable

Le constat est sans appel : les outils numériques sont devenus incontournables.

Pourtant, Alta Rossa regrette qu’ils soient parfois plus importants que la musique elle-même.

Une évolution qui interroge sur la manière dont les artistes indépendants doivent désormais exister.

CHAPITRE 9

L’écologie, une urgence qui dépasse les clivages

Au fil de l’entretien, la conversation s’élargit naturellement aux grands enjeux de société. Pour Alta Rossa, certains sujets devraient faire consensus, loin des affrontements politiques.

« L’écologie ne devrait même pas être un débat »

Eva : Quel est selon vous le sujet de société le plus sous-estimé aujourd’hui ?

Alta Rossa : L’écologie.

Clairement.

On est en train de voir les conséquences partout.

Et pourtant, ce n’est toujours pas le sujet principal.

Alta Rossa : Et l’éducation aussi.

Pour moi, c’est la clé de tout.

On a tellement laissé les choses se dégrader qu’il faudra des générations pour réparer.

Si j’en veux à la classe politique pour quelque chose, c’est bien ça.

Parce qu’une société capable de réfléchir par elle-même, c’est la base.

Alta Rossa : Le problème, c’est qu’on a rendu l’écologie politique.

Alors qu’elle ne devrait même pas l’être.

Ça devrait être naturel.

Évident.

Les festivals peuvent-ils montrer l’exemple ?

Les grands événements culturels sont eux aussi confrontés aux défis environnementaux et sociétaux.

Pour Alta Rossa, des initiatives existent déjà, mais elles ne doivent pas masquer le chemin qu’il reste à parcourir.

« Beaucoup de choses évoluent, mais tout reste à construire »

Eva : Les grands festivals ont-ils une responsabilité particulière sur les questions environnementales et sociales ?

Alta Rossa : Oui, complètement.

Il y a parfois du greenwashing.

Mais il y a aussi des gens qui travaillent vraiment.

Des personnes qui mettent en place des safe zones.

Des dispositifs d’accompagnement.

Des choses concrètes.

On sait que ça existe.

Parce qu’on l’a vu de l’intérieur.

Alta Rossa : Après, il reste énormément à faire.

Sur l’écologie notamment.

Je pense que l’avenir passera par davantage de mutualisation.

Des infrastructures communes.

Des moyens partagés.

Parce qu’aujourd’hui, le coût écologique des grands festivals reste énorme.

Même si les choses évoluent.

CHAPITRE 10

Le mot de la fin

Après avoir abordé la musique, la société, les engagements et les défis de la scène actuelle, l’entretien se conclut avec la même simplicité que celle qui l’a animé depuis le début : remercier celles et ceux qui étaient présents malgré la chaleur.

« Merci aux courageux »

Eva : Un dernier mot pour le public ?

Alta Rossa : Merci.

Sincèrement.

Merci d’être venus à cette heure-là.

Sous cette chaleur.

Alta Rossa : Merci aux courageux.

Et au pire, on vous rembourse.

Alta Rossa : On vous retrouve bientôt en Suisse, puis en Espagne à l’automne.

Et peut-être sur d’autres dates françaises d’ici la fin de l’année.

Alta Rossa : Plein de bonnes choses à tout le monde.

Et achetez du merch.

Eva : Merci beaucoup.

Alta Rossa : Merci à toi.

Conclusion

Alta Rossa ne donne jamais l’impression de réciter un discours préparé.

Le groupe parle comme il compose : avec sincérité, sans chercher à provoquer gratuitement ni à simplifier des sujets complexes.

Au fil de cet entretien, les discussions dépassent largement le cadre du Hellfest pour aborder les fractures de notre époque, l’engagement artistique, la place des réseaux sociaux, l’urgence écologique ou encore la nécessité de préserver un esprit critique.

Autant de thèmes qui nourrissent naturellement l’univers du groupe et expliquent la force émotionnelle de ses compositions.

Entre réflexion politique, humanisme et passion pour une musique exigeante, Alta Rossa rappelle que le metal reste aussi un espace où l’on peut questionner le monde, partager des convictions et ouvrir le débat.

Alta Rossa en bref – pour les découvrir

 Origine : Grand Est (France)

Style : Un mélange de post-metal, sludge, black metal, hardcore et noise, porté par une approche aussi viscérale que mélodique. Une musique intense où les ambiances oppressantes côtoient des passages d’une grande sensibilité.

 Dernier album : A Defiant Cure (2024) – Un disque qui interroge notre époque à travers des thèmes comme les rapports de domination, la violence, l’écologie, la politique ou encore l’engagement individuel. Plus qu’un simple constat, l’album cherche à ouvrir des pistes de réflexion et à proposer une forme de résistance face au fatalisme.

Sur scène : Après leur passage remarqué au Hellfest 2026, Alta Rossa poursuivra sa tournée avec plusieurs concerts annoncés, notamment en Suisse et en Espagne à l’automne, ainsi que de nouvelles dates françaises à venir.

Pour les découvrir :

  • A Defiant Cure
  • Void of an Era
  • Dead End

À retenir : Alta Rossa fait partie de cette nouvelle génération de groupes français qui utilisent le metal comme un véritable espace de réflexion.

Sans discours simpliste ni provocation gratuite, le quintet mêle intensité musicale, émotion et regard critique sur notre société, faisant de chacun de ses concerts une expérience autant sonore qu’intellectuelle.